Lundi.13h35. Odéon. Pour une fois, comme promis, je suis en avance. Je me traîne sur le carrefour faisant
les cents pas, puis décide finalement de me poser contre la rampe encadrant les escaliers descendants au métro. Il y a du vent, mais c’est relativement agréable. Il ne fait pas froid. J’attends,
le regard flirtant avec l’horizon parisien… soit pas bien loin, finalement, mais assez pour me pousser dans les retranchements de quelques scénarios fantasmés qui, tour à tour, se briserons sur
la dure réalité de mes relations sociales avec elle… Elle est en retard. J’entreprends de me traîner à nouveau avec nonchalance sur le carrefour jusqu'à ce que l’on me tapote
« timidement » sur l’épaule.
Voilà cinq minutes qu’elle marche derrière moi, se disant que je n’allais pas me
retourner. 13h55. Elle est en retard. Je la regarde. M. est fascinante. Je me laisse guider jusqu’au cinéma, prêtant l’oreille à ses aventures. J’aime l’écouter, puis ça me parait tellement
plus intéressant que ce que j’ai à lui dire.
C’est rapidement que nous arrivons audit cinéma. Nous nous installons dans la salle ou elle me conte
brièvement sa dernière soirée avant le commencement de la séance. Des histoires d’enfer et de paradis… avec le recul ça me fait sourire. Presque trop lourd pour une simple coïncidence,
s’interrogerait le premier crédule venu.
Presque trop lourd, pour une simple coïncidence.
Un peu plus de deux heures après, soit approximativement 16h15, peut être moins, peut être plus, en fait,
et après avoir effleuré, seulement, les douceurs du paradis, elle m’emmène goûter aux affres de l’enfer- et croyez bien qu’il n’y ait là, malheureusement, aucune allusion à un
quelconque péché passionnel- ou je me laisse emporter, piégé et par mon désir, et par sa proposition tant attendue d’aller déguster un bon café. Je ferais ainsi la connaissance de ce type,
à l’air effroyablement et tragiquement sympathique, le rendant plus encore détestable. Damned. Un bon ami, dit-elle. J’écouterais alors jusqu'à 18h30, environ, quelques anecdotes déjà entendues,
avec tout au plus quelques détails supplémentaires, agrémentés de certaines précisions, peut-être par soucis de conscience, pour que je puisse suivre un minimum les histoires de tout ces gens que
je connais ni d’Adam, ni d’Eve… Je serais presque de trop, et je resterais, jusqu'à la fin, partagé entre le désir incommensurable de rester pour ne serait-ce que la regarder et
croiser de temps à autres son regard, et celui de me lever et de m’en aller, sans oublier de poliment, mais non moins nonchalamment, la prier de m’excuser de ce départ prématuré. Malgré mes
espérances incessantes, je partirais avant ce type au sourire patibulaire, à peine réconforter d’avoir glané un piètre «rendez-vous » deux jours plus tard…
Mercredi. 07h28. RER C. Je pianote un message, j’arriverais vers 08h00, je suis en retard. D’une
heure.
08h00 passées d’une poignée de minutes. M. est là, assise dans le hall. Elle lève la tête de sa lecture et
me voit, sourit, range son livre. J’aime à croire qu’elle m’attendait, et je l’imagine, sortant de sa lecture à chaque nouvelle entrée dans le hall, jusqu’à ces huit heures passées d’une poignée
de minutes. Je lui présente mes excuses. Nous discutons, attendons, entre silence et banalités.
11h15, sans doute, ce détail n’a guère son importance. Elle m’accompagnera, à son tour, vendredi. Je dois
convenir et l’informer de l’heure. En attendant, elle me remercie, répondant subtilement à ma place à une invitation hasardeuse d’une de ses amies à me joindre à elles pour déjeuner.
Vendredi.07h00.
Vendredi.08h00. Levant la tête à chaque nouvelle entrée dans le hall, jusqu’à ces huit heures passées
d’une poignée de minutes
Vendredi. 09h00. Levant la tête à chaque nouvelle entrée dans le hall, jusqu’à ces neuf heures
passées d’une poignée de minutes
Vendredi. 10h00.
[…]
Vendredi. 16h53. Je monte, à deux minutes du drame, dans mon TGV 8363, en direction de La Rochelle. 16h55.
Départ.
Il semble que je fus, ces derniers temps, en retard de bien plus d’une simple heure un mercredi matin.
J’ai l’impression d’être en retard d’une histoire. Je n’ai même plus l’impression de diriger ce que je narre… au fond, dans tout ça, un seul ressentiment et plus spécialement à mon égard plutôt
qu’à une quelconque source extérieure :
C’est aussi ce que je me suis dis dans la nuit de ce fameux vendredi. Mais il
s’agit là d’une autre histoire.